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NON, on n’a pas trouvé un requin vieux de 512 ans!

par Lyne Morissette et Jeffrey Gallant

Un requin du Groenland (Somniosus microcephalus), nageant sous la glace au nord de l’île de Baffin dans l’Arctique Canadien. Credit: Photoshot/Zuma

Le requin en question fait la une et les grands titres partout dans le monde depuis le 14 décembre, dans des articles où l’on décrit à la hâte la découverte d’un spécimen (vivant!) de 512 ans… Phénomène naturel spectaculaire? Balivernes? Ou exagérations?

La créature en question – un requin du Groenland – vit, en effet, depuis plusieurs siècles, selon une étude publiée en août 2016 dans la revue Science et citée abondamment dans la communauté scientifique et les médias sociaux.

Cette analyse des chercheurs sur 28 requins du Groenland n’a PAS identifié l’un d’entre eux comme étant âgé de plus de 500 ans. L’analyse des tissus oculaires présentait une plage de probabilité suggérant que les requins étaient âgés d’au moins 272 ans, avec une intervalle de confiance pouvant potentiellement les mener jusqu’à 512 ans.

Le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) vit en Arctique et dans l’Atlantique Nord et peut atteindre jusqu’à 24 pieds (7 mètres) de long et peser jusqu’à 2 645 livres (1 200 kilogrammes), selon le l’Observatoire des requins du Québec – Greenland Shark and Elasmobranch Education and Research Group (GEERG). Ce sont des poissons qui se déplacent lentement, naviguant à environ 1 pied par seconde (0,3 mètre / seconde), et atteignant des profondeurs de 9101 pieds (2774 m).

“Pour certaines espèces de requins, les scientifiques utilisent des structures osseuses telles que les vertèbres calcifiées pour suivre leur âge, en lisant des anneaux qui se forment dans le tissu durci à mesure que le requin vieillit, un peu comme on le ferait pour les arbres. Mais chez le requin du Groenland, les vertèbres ne durcissent pas suffisamment pour former ce type de marqueur d’âge. Les scientifiques ont donc besoin d’une méthode plus poussée pour déterminer l’âge des requins”, explique Julius Nielsen, auteur de l’étude de 2016 sur ces requins mythiques.

La vraie histoire…

La longévité hypothétique du requin du Groenland fut apparemment confirmée dans l’étude de Nielsen et al. (2016). Selon cette étude, les chercheurs ont établi l’âge de 28 requins du Groenland en utilisant une méthode de datation au carbone-14. L’âge des requins nés avant les essais de bombes atomiques dans les années 50—ce qui a presque doublé la quantité de carbone-14 dans l’atmosphère—a révélé une espérance de vie d’au moins 272 ans, que la maturité sexuelle ne serait pas atteinte avant 156 ± 22 ans, et que le plus grand spécimen (5,2 m / 17’) était âgé de 392 ± 120 ans.

L’intervalle de confiance, ça compte!

L’intervalle de confiance permet d’évaluer la précision de l’estimation d’un paramètre statistique comme une moyenne (ce qui est le cas ici) sur un échantillon et les statistiques qui s’en suivent.

Quoi qu’il en soit…

Considérant que le plus grand requin du Groenland mesuré à ce jour faisait plus de sept mètres (23’) de longueur, il pourrait y avoir des requins vivant aujourd’hui qui nageaient dans le Saint-Laurent lorsque Jacques Cartier prit possession de la Nouvelle-France en 1534.

Quoique le débat scientifique sur cette découverte pourrait faire rage pendant plusieurs années—la datation par radiocarbone d’organismes marins n’est pas précise—l’on peut présumer que même avec la marge d’erreur la plus conservatrice, le requin du Groenland est pour l’instant l’animal vertébré ayant la plus longue espérance de vie.

Beaucoup de faussetés sont ainsi propagées sur les réseaux sociaux par des gens, sinon des organismes bien intentionnés—on l’espère—mais mal informés, ou encore par des journalistes qui vulgarisent trop vite et trop grossièrement, dans l’unique but d’avoir la une, ou des clics.

La plupart du temps, la mission est noble, mais il faut dire la vérité. Il n’y a pas de place pour la spéculation, sinon la désinformation pour faire avancer sa cause, si nécessaire soit-elle, mine la confiance de la population qui se sent abusée par des opportunistes.

En l’absence de certitude, il faut partager les images avec des experts non-biaisés qui en feront l’analyse. Lorsqu’on saute aussi gratuitement aux conclusions, on fait davantage de tort que de bien.

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